Lettre n°25 – décembre 2017

Docteur en sciences politiques, fondateur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), Eric Denécé s’est imposé au fil des ans comme l’un des meilleurs connaisseurs français des arcanes du renseignement. Ayant à cœur de réhabiliter cette discipline, il montre que la recherche d’informations n’est pas nécessairement synonyme d’espionnage et que le renseignement peut être utilisé de manière tout à fait légale, tant par les territoires que par les entreprises.

Dans l’entretien qu’il a accordé à Jean-Guy Bernard, Directeur Général de l’EM Normandie, Eric Denécé explique que dans la véritable guerre économique que subissent entreprises et territoires, le recours au renseignement constitue une carte maîtresse, tant sur le plan défensif qu’offensif, pour protéger et optimiser nos atouts économiques. Mais les élites françaises ont-elles conscience des enjeux ? Le cas de la capitulation d’Alstom face à l’américain General Electric – une affaire d’Etat selon lui – prouve que non. Avec des répercussions directes pour nos territoires…

 

Le renseignement s’impose aujourd’hui comme une arme-clé, que ce soit dans les conflits traditionnels, asymétriques ou encore dans la guerre économique. En quoi le renseignement peut-il renouveler l’IE (intelligence économique) et plus particulièrement l’intelligence territoriale ?

Une des apories majeures rencontrées en France en matière de guerre économique porte sur le terme même de renseigne­ment, longtemps connoté négativement. En revanche, dans l’univers anglo-saxon, évoquer la Competitive Intelligence ou la Corporate Intelligence relève bien, dans la sphère économique – pour ce qui est du terme « intelligence » –, de la même logique de renseignement, ce que l’on trouve dans la désignation des services spécialisés : Secret Intelligence Service britannique et Central Intelligence Agency américaine.

Outre-Atlantique et outre-Manche, le ren­seignement est une pratique normale, en particulier en matière économique. D’em­blée, précisons bien que le renseignement ne se réduit pas à l’espionnage.

L’espionnage relève de la violation du code pénal et est une activité condamnée par la loi. Le renseignement, non, car tout ce qui n’est pas explicitement interdit est autori­sé. De fait, évacuer le terme même de ren­seignement de la compétition économique a été terriblement contre-productif.

Car, qu’est-ce que le renseignement ? C’est d’abord la capacité à savoir accéder à l’information. Puis la capacité à donner du sens et de la pertinence à l’information collectée. En ce qui concerne le renseigne­ment d’Etat, il est légitime d’avoir recours à des moyens illégaux, mais c’est là un cas spécifique. Dans la sphère économique, la majorité des informations collectées le sont en général via des sources ouvertes, par des moyens non pas légaux, mais non illégaux.

 

Pourquoi être aussi frileux en France face à ce concept de renseignement ?

La veille a été introduite en France par l’Ecole des Mines, donc par des ingénieurs ne reconnaissant pas la notion de rapports de force en économie. Certes, ils ont com­pris très tôt l’intérêt de la veille internet pour glaner de l’information via les sources ouvertes, pour op­timiser la compréhension de l’environnement, sans cependant dégager des perspectives stratégiques. De plus, la plus grande partie de ceux qui ont po­pularisé l’intelligence économique ont rejeté le concept du renseignement, le confondant avec celui d’espionnage. Ce qu’à l’inverse avaient parfaitement compris en France des personnalités comme Christian Harbulot ou Philippe Clerc, lesquels dès l’origine, ont tout de suite mis l’accent sur l’aspect opérationnel et hautement stratégique du renseignement économique.

De plus, l’IE s’est développée en France d’une manière radicalement différente de ce que l’on a pu observer outre-Atlantique. Dans l’univers anglo-saxon, les acteurs économiques privés ont compris, dès la chute du Mur de Berlin, que le monde était en train de basculer, que la sphère de l’économique allait devenir le princi­pal champ de bataille et que pour gagner cette guerre, il fallait avoir recours au savoir-faire des hommes issus du renseignement.

Au milieu des années 1990, 25 à 30% des spécialistes issus des grandes agences de renseignement américaines se sont reconver­tis dans le monde de l’entreprise et ont fait du renseignement sous de multiples casquettes (marketing, commercial, nouvelles technologies, communication, etc), mais sans jamais l’afficher. En France, c’est l’Etat qui a porté l’IE. Si les acteurs publics – comme les chambres de commerce par exemple – ont joué le jeu, multipliant les colloques, les formations et les publications, malheureusement, les acteurs économiques français, eux, se sont tou­jours montrés rétifs à l’IE et n’ont jamais voulu en­tendre parler de renseignement, activité sulfureuse qui est à leurs yeux l’apanage de l’Etat. C’est là une différence majeure de culture entre la France et le monde anglo-saxon. Les Français se sont emparés du concept, en ont fait une théorie, mais sont peu passés à l’action. D’où notre retard en la matière.

 

D’où sur le fond un travail pédagogique à mener, y compris pour les collectivités territoriales ?

Indéniablement. Que l’on soit une entreprise, une région, une métropole, un Etat, le rensei­gnement est indispensable à quiconque veut rester maître de son devenir. D’ailleurs, plutôt que d’intelligence économique, nous devrions parler clairement de renseignement d’affaire, en gardant à l’esprit que pour une entreprise l’ac­quisition et le traitement de l’information doivent se faire dans les strictes limites de la loi. Mais réduire cette démarche légale à la veille internet serait une erreur. Les ressources du renseigne­ment sont bien plus riches. Quiconque entend conduire une stratégie a, par définition, besoin de pratiquer l’art du renseignement. Un territoire, quelle que soit sa taille, est un acteur économique et, à ce titre, doit être à même d’acquérir et d’ana­lyser de l’information. L’intelligence territoriale n’est pas un vain mot. Elle doit se pratiquer tant de ma­nière défensive qu’offensive. Avec la mondialisation, les acteurs territoriaux sont entrés, qu’ils le veuillent ou non, dans une véritable concurrence. Une région, un département, une ville doivent se battre pour atti­rer les investissements, nationaux ou internationaux (par exemple à l’occasion de la tenue des grands événements sportifs ou culturels) qui, sinon, iront irriguer l’économie d’autres territoires. De la même façon, les entreprises doivent apprendre à connaître les particularités d’un territoire, pour affiner leur ca­pacité à y développer efficacement leurs projets. D’où l’intérêt (notamment pour les grandes entre­prises qui apportent du service aux collectivités) de monter des cellules de veille territoriale pour identi­fier les centres de décisions et appréhender les rap­ports de force locaux.

 

Selon vous, l’intelligence territoriale, est donc une dimension majeure de l’intelligence économique ?

Oui, et elle a une double dimension.

– Celle des collectivités territoriales qui doivent ap­prendre à maîtriser l’information pour mettre en va­leur leur espace et assurer la prospérité et l’emploi. L’intelligence territoriale y a donc pour finalité l’amé­lioration de la compétitivité du territoire

– Celle des entreprises qui doivent comprendre le territoire pour s’y développer. Toute société souhai­tant conduire une action à l’échelle régionale ou lo­cale doit désormais, avant d’investir ou de déployer ses activités, étudier avec soin la composition des territoires, leur stratégie de développement, com­prendre leur dynamique interne et cerner les réalités socioculturelles propres à chaque entité territoriale.

Cette double dimension d’intelligence « par » la région et « sur » la région fait toute la richesse et la spécificité de l’intelligence territoriale.

Mais il importe de ne pas les confondre. Dans le premier cas, le territoire est vécu comme l’espace d’un électorat auquel il faut donner satisfaction ; dans le second cas, il est perçu comme un marché à conquérir. Ces deux perceptions des faits régio­naux entraînent légitimement des approches diffé­rentes mais non contradictoires, à condition que ces acteurs perçoivent bien leurs intérêts respectifs et comprennent qu’il est bénéfique pour tous de colla­borer plutôt que de s’opposer. Il leur faut apprendre à œuvrer en bonne intelligence, pour le plus grand bénéfice des territoires et de leurs habitants.

 

Plus généralement, quel regard portez-vous sur l’évolution du renseignement en France, notamment face au risque terroriste ? Les récentes réformes sont-elles adéquates ?

A mon sens, la réorganisation de 2006 du rensei­gnement intérieur est un échec, parce qu’elle a été mal faite et surtout à contretemps. Le renseigne­ment territorial – SCRT, Service central de rensei­gnement territorial – a été complètement déshabillé à l’occasion de la fusion DST/DCRG, se retrouvant pratiquement sans moyens. Ce projet de réforme du renseignement territorial datait de 1986, et au fil des ans, s’est trouvé régulièrement reporté pour de multiples raisons, notamment d’ordre politique. Une telle fusion aurait été utile lors de la Guerre froide, en un temps où les menaces venaient essentielle­ment de l’extérieur. Or, la DCRI, puis la DGSI, ont été conçues comme des services ayant pour vocation première de protéger le pays essentiellement des agressions étrangères. Mais aujourd’hui, la menace – celle du terrorisme islamiste – vient principalement de l’intérieur du territoire. Elle prend naissance dans nos banlieues et se développe grâce à des trafics criminels de faible envergure, espaces et sujets qui ne sont pas du ressort de la DGSI.

Malheureusement, la réforme a détruit le quadrillage territorial qui faisait la grande force des RG. Consé­quence : nous ne sommes plus capables d’appré­hender le continuum terroriste dans sa globalité, en scrutant de près, sur le terrain, les évolutions de diverses franges de populations de « banlieues sen­sibles », la progression des gangs, le trafic d’armes, les prédications salafistes, l’économie souterraine, l’infiltration des entreprises… Or, nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d’attendre que les « ra­dicalisés » se manifestent. Nous devons renforcer le renseignement territorial au sein de la police et de la gendarmerie.

Pour ce qui est du travail sur le terrain, nous de­vrions nous inspirer de ce que fait le Shin Beth is­raélien. Tout officier commence sur une zone qu’il doit parfaitement connaître. Il s’agit de connaître les familles, les clans, les réseaux, de déceler tous les changements, bref de sentir les évolutions les plus sensibles dans la zone considérée pour faire remon­ter l’information.

Ce type de quadrillage de terrain correspond à celui que les régimes communistes avaient mis en place derrière le Rideau de fer pour contrôler la population. Un détail cependant : le Shin Beth à lui seul compte à peu près les mêmes effectifs que notre DGSI… pour un territoire grand comme deux départements français. Autant dire que l’effort consenti est impor­tant.

Pour être au niveau israélien, nous devrions compter en France 110.000 personnes dans le renseigne­ment. On en est loin. On compte chez nous près de 14.000 personnes dans ce domaine, quand chez nos voisins d’outre-Manche, on en recense plus de 20.000 personnes. Soyons lucides, malgré les efforts accomplis ces dernières années, nous sommes peu à peu distancés par les « grands » du domaine (An­glais, Américains, Israéliens, Russes, etc.).

Cependant, nos services sont globalement effi­caces, ils obtiennent indéniablement des résultats. Des efforts ont été faits pour renforcer la commu­nauté française du renseignement : de nombreuses mesures ont été prises entre 2007 et 2012, puis après les attentats de 2015. Malheureusement, les équipes travaillent en permanence dans l’urgence et l’augmentation des effectifs a accru la technocratie.

 

Ce constat traduit l’absence de reconnaissance du renseignement par les dirigeants d’un pays…

En effet. D’ailleurs, le renseignement n’est toujours pas entré à l’université. Mis à part quelques séminaires ou formations, il n’y a pas en France de diplôme académique consacré au renseignement, à la différence des pays anglo-saxons ou de nos voisins italiens ou espagnols.

De plus, la communication des services en direction du public est toujours déficiente. Pour combler ce manque d’informations, nous avons recensé sur le site du CF2R [ndlr : voir référence en fin d’entretien] tous les métiers du renseignement en France, avec une fiche de présentation par service et les détails des concours pour y accéder.

 

Avec le CF2R (Centre français de recherche sur le renseignement) que vous avez créé et que vous dirigez, vous avez été l’un des premiers à dénoncer le scandale qu’a constitué la cession – sous pression – d’Alstom à General Electric. Quels enseignements en tirez-vous ? D’autant que plusieurs territoires français sont directe­ment concernés par cette affaire…

L’affaire Alstom – une affaire d’Etat selon moi – est une grave défaite économique ayant des consé­quences majeures sur le plan territorial. En effet, des répercussions, aussi concrètes que néfastes sur le plan social et économique, vont se faire sentir dans les régions fran­çaises où était implanté Alstom, que ce soit Belfort, Grenoble, Cherbourg… Cette affaire est révélatrice de l’intense guerre économique que nous livrent les Etats-Unis, qui se comportent comme un Etat-voyou, d’autant plus fort et cynique que nos élites font preuve d’une totale absence de courage politique. A cet égard, l’affaire Alstom – mais elle n’est pas la seule mal­heureusement, songeons à BNP-Paribas ou Technip qui ont été victimes d’attaques sem­blables… en attendant Airbus ? – constitue à mes yeux un exemple emblématique de trahison des élites françaises. General Electric est en train de dé­manteler des sites industriels en France. Le groupe va revendre un certain nombre d’acquisitions et li­cencier des personnels, en bafouant ouvertement les accords signés avec le gouvernement.

Or, démunies de toute culture géopolitique et du renseignement, nos élites n’ont pas perçu les enjeux, qu’ils soient internationaux, nationaux ou territoriaux. Elles ne connaissent pas plus l’économie qu’elles ne connaissent le renseignement.

Le président Mitterrand, à la fin de sa vie, avait pourtant reconnu que nous nous trouvions de facto en guerre économique avec les Américains. Celle-ci est une réalité dont nos élites n’ont malheureusement pas conscience ou qu’elles se refusent à admettre. En l’occurrence, il faut bien mesurer l’enjeu de cette affaire : avec Alstom, la France était quasi autonome en matière de propulsion navale militaire et fournissait les turbines de nos centrales nucléaires. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : avec cette vente, nous sommes devenus dépendants des Américains.

 

Nos élites ne montrent-elles pas un certain désintérêt – voire du mépris – à l’égard du renseignement, alors que d’autres nations – la Grande Bretagne, les Etats-Unis, Israël ou la Russie, pour ne parler que de ces pays – le considèrent comme un métier de seigneurs ?

Nous souffrons clairement d’un déficit de reconnaissance en matière de renseignement, d’un blocage sur le plan culturel et pédagogique, même si, fort heureusement, cette situation commence – lentement – à évoluer positivement. D’abord, le choc du 11 septembre 2001 a, avec violence, fait comprendre l’importance d’avoir un système de renseignement à la hauteur des menaces. Ensuite, l’IE, peu à peu, fait son chemin dans notre pays et contribue à faire émerger cette prise de conscience de la nécessité d’un renseignement dans le domaine économique, pour un territoire ou une entreprise. Je sais que l’EM Normandie y contribue très activement dans ses formations.

Enfin, sur le plan cinématographique, des films ou des séries – comme Homeland, MI-5 ou encore le Bureau des légendes – ont permis de toucher un plus large public. Mais ces séries ne rendent qu’imparfaitement compte de la réalité, car réalisateurs ou journalistes veulent du sensationnel, de l’éclatant, du rapide. Or le renseignement est avant tout un travail de fond, silencieux, discret, qui exige patience, réflexion, ténacité, et donc se révèle difficile à mettre en scène.

 

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