Bonnes feuilles : la nouvelle géographie de la transformation digitale

Les difficultés récentes que rencontrent les industriels à se procurer des semi-conducteurs, éléments centraux et indispensables à la transformation digitale des organisations et de la société, rappellent que le digital ne peut s’affranchir de réflexions sur le territoire et sur les relations entre les grandes puissances mondiales.

Les chercheurs de l’EM Normandie proposent, dans un ouvrage intitulé « La transformation digitale des entreprises » et publié dans la collection « 100 questions/réponses » des Éditions Ellipses, de revenir sur les problématiques contemporaines liées à la multiplication des outils numériques, dans nos environnements de travail notamment, et donnent des réponses claires et accessibles permettant de sortir des évidences et préjugés légions dans le domaine. Les technologies numériques étant devenues omniprésentes dans la vie quotidienne et servant de médiateurs pour des tâches telles que le travail, les voyages, la consommation, la production et les loisirs, elles ont des effets de plus en plus profonds sur les territoires : les relations économiques, l’aménagement et la gouvernance, la production d’espace et les mobilités. Ainsi, les TIC (technologies de l’information et de la communication) et l’Internet en particulier, ont transformé les territoires. Les analyses portant sur l’impact du développement du monde digital sur les territoires sont nombreuses et présentent des enjeux forts.

Le premier enjeu concerne la nouvelle économie de l’information et les changements qu’elle a entraînés dans la localisation des emplois et des entreprises, induisant une restructuration urbaine et régionale importante et la création d’un paysage post-industriel. Il a notamment été mis en évidence la manière dont les hiérarchies urbaines étaient renforcées par la (i) concentration du commandement et du contrôle, et (ii) l’agglomération des entreprises riches en informations dans des territoires spécifiques.

En conséquence, de nombreuses villes ont cherché à se « brancher » de manière proactive pour attirer les investissements étrangers et se positionner dans l’économie mondiale de l’information et du digital.

Dans le même temps, de nombreuses activités de bureau, de services aux entreprises et de centres de production ont été décentralisées vers les banlieues, les villes plus périphériques ou d’autres pays pour profiter de loyers et de coûts de main-d’œuvre moins élevés. Simultanément, les villes ont commencé à dépendre beaucoup plus des systèmes numériques en ce qui concerne leur planification, leur gestion et leur gouvernance, et les infrastructures et les dispositifs numériques ont commencé à être intégrés dans les aménagements urbains. La smart city (ville intelligente) représente la figure de la ville de demain – verte et digital –, s’appuyant sur les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) pour construire un monde urbain plus durable.

Un deuxième enjeu concerne, les inégalités d’accès au numérique. Cette fracture numérique prend de nombreuses formes, notamment des divisions entre les classes sociales. Mais elle s’inscrit également spatialement. On observe ainsi des territoires ultra-connectés et des territoires dans des « zones blanches », où les infrastructures numériques et digitales ont peu ou pas été déployées. Il en résulte des fractures territoriales numériques mettant à l’écart certains territoires – particulièrement les zones rurales –, menaçant ainsi la santé sociale et économique des habitants de ces territoires.

La géopolitique analyse les confrontations de pouvoirs rivaux sur/pour des territoires. Or dans la mesure où le digital ouvre des opportunités technologiques disruptives de circulation de l’information, de la désinformation et de la connaissance entre territoires, les technologies digitales sont devenues l’une des ressources clés des confrontations géopolitiques.

Digital et géopolitique ont en effet beaucoup à voir. L’arrivée de l’Internet est concomitante (1989-1999) de la fin de la Guerre froide, qui a entraîné un processus d’ouverture à l’échelle mondiale : économique et politique, mais aussi social et culturel. Cette concomitance, c’est la globalisation, portée par une révolution technologique imbriquée dans une transition géopolitique.

Le digital est un type de ressource technologique très inégalement contrôlé et maîtrisé par les différents États. Les uns sont de véritables puissances tandis que d’autres sont démunis face à ce nouveau facteur de domination géopolitique, économique et culturelle.

Les États-Unis contrôlent plusieurs facteurs de puissance digitale dont la dimension géopolitique est avérée : la National Security Agency, outil d’un espionnage économique massif à l’échelle mondiale, l’affaire Snowden a dévoilé en 2013 l’ampleur des moyens technologiques déployés ; les GAFAM et leurs parts de marché hégémoniques dans les économies développées ; des structures clés de gestion de l’Internet mondial comme l’ICANN ou l’Internet Society, malgré les gages donnés ces dernières années quant à leur indépendance.

Face à cela les rivaux ont réagi. Le gouvernement chinois a pris des mesures drastiques, à la fois contre les risques d’ingérence technologique américaine mais aussi contre les risques de contestation politique intérieure via les outils numériques. Cela a mené au développement d’un système de contrôle et de surveillance sécuritaire de l’ensemble de l’Internet chinois ainsi qu’au développement d’alternatives aux opérateurs américains (les BATX faisant pièce aux GAFAM). Les affrontements politiques autour d’une firme chinoise comme Huawei révèlent l’évolution profonde des rapports de force. […]

Il faut souligner l’importance stratégique de la « géographie physique » de l’Internet mondial qui sous-tend en partie la géopolitique du digital : il s’agit des câbles sous-marins qui connectent les territoires et les infrastructures terrestres d’un continent à l’autre. Ces câbles sont si stratégiques que ces dernières années ont vu la multiplication de manœuvres de sous-marins à leurs abords, notamment de sous-marins russes aux abords des câbles transatlantiques, si stratégiques pour l’Occident. En France, le secrétariat général de la Défense et de la sécurité nationale tient compte de ces risques stratégiques depuis quelques années. […]

La prolifération des technologies digitales remet beaucoup de cadres en cause, y compris les cadres géopolitiques du système mondial. Un objet géopolitique est particulièrement touché par les effets de cette prolifération numérique : les frontières. Processus transnational, le développement du cyberespace dans toutes les dimensions de la vie des sociétés humaines, dans les économies les plus développées en particulier, remet en cause la souveraineté des États face aux grands opérateurs privés. Cela a ouvert également un nouveau champ aux organisations criminelles et à l’internationalisation de leurs activités.

Dans ce contexte, l’émergence de la cybersécurité comme sujet central dans la vie sociale, politique et économique, peut être vue comme une façon de recouvrer une part de souveraineté face à un processus transnational susceptible d’affaiblir les États. Pour les démocraties européennes, c’est un enjeu vital.

Le président Xi Jinping affirme que « la digitalisation apporte au peuple chinois l’opportunité historique de ce millénaire ». Cette conviction, selon laquelle la transformation digitale est une révolution historique, dont la Chine doit se saisir pour affirmer sa puissance, est fondamentale (1) pour comprendre les politiques d’innovation chinoises et (2) pour comprendre quelques-unes de leurs conséquences pour les Européens.

La taille du marché chinois, d’une part, et la mise en place de mesures protectrices, d’autre part, sont les deux principaux leviers qui ont permis à la Chine de construire ses politiques d’innovation. Ces deux éléments ont permis aux Chinois de maîtriser la concurrence sur leurs marchés intérieurs et de faire émerger un nombre réduit de grandes entreprises dominantes (oligopole).

Dans un premier temps, ces politiques d’innovation chinoises ont surtout permis de développer de nombreuses applications pour des technologies préexistantes (innovations incrémentales). Par exemple, des entreprises chinoises comme BYD ont développé leur savoir-faire dans le domaine des batteries électriques, d’abord pour les smartphones, puis, de façon beaucoup plus large, pour les véhicules. La généralisation des smartphones a ensuite favorisé l’accès à Internet et au commerce en ligne. La crise de la Covid-19 renforce d’ailleurs l’importance de ces secteurs.

Dans un second temps, le développement d’Internet et du commerce en ligne a donné l’opportunité aux grandes entreprises chinoises du secteur, les BAT (Baidu, Alibaba, Tencent) de faire évoluer leurs activités vers des technologies de rupture, notamment le big data et l’intelligence artificielle (innovations de rupture).

La Chine tente, sur la base de ces politiques, de rattraper le niveau des États-Unis, dans le domaine de l’intelligence artificielle. La Chine souhaite ainsi acquérir les talents et les technologies (semi-conducteurs) nécessaires pour le développement du machine learning.

L’Europe est en position de faiblesse relative, dans ce cadre. Deux éléments illustrent particulièrement cette faiblesse. L’Europe est fortement dépendante de la Chine pour ses approvisionnements en métaux critiques, qui sont nécessaires à sa propre transformation digitale ;

L’Europe est fortement dépendante de la Chine pour le bon fonctionnement des chaînes de valeur des technologies bas carbone, qui représentent un enjeu géopolitique particulièrement important dans le cadre de la transition écologique en cours.

Consciente de ces difficultés, la Commission européenne fait évoluer les législations européennes, notamment dans le domaine des marchés publics, pour rééquilibrer les relations entretenues avec la Chine tout en maintenant ses partenariats stratégiques avec ce pays, dans de nombreux domaines. Les choix stratégiques de certains États (déploiement de la 5G, politique vis-à-vis de Huawei) renforcent, au contraire, cette dépendance européenne vis-à-vis de la Chine.

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