Pourquoi de plus en plus de Français osent démissionner

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ENQUÊTE - S’il reste largement moins marqué qu’aux États-Unis, le phénomène est «notable», selon les experts. Les motivations des salariés sont variées.

Après avoir déferlé sur les États-Unis l’an dernier, la «Grande Démission» est-elle en train à son tour de submerger la France ? Une étude OpinionWay pour Indeed publiée le 24 mai dernier pourrait donner des sueurs froides aux entreprises. Plus d’un tiers des sondés (35%) disent en effet n’avoir jamais eu autant envie de démissionner qu’actuellement. Une proportion qui monte à 42% chez les moins de 35 ans. «Aux troisième et quatrième trimestres 2021, on a passé la barre des 500.000 démissions. C’est arrivé une seule fois sur les vingt dernières années, en 2008, et c’est presque le double des chiffres de 2015», note Jean-Denis Culié, professeur de gestion des ressources humaines à l’EM Normandie, et par ailleurs membre d’un groupe de chercheurs qui étudie le phénomène.

Ce mouvement reste malgré tout incomparable avec le «Big Quit» américain, note Eric Gras, expert emploi chez Indeed. «Aux États-Unis, ce sont 38 millions de personnes qui ont démissionné en 2021, soit 23% de la population totale. En France, une telle proportion représenterait 6 millions de personnes.» On en est loin : sur l’ensemble de l’année 2021, la Dares – le service statistique du ministère du Travail – a enregistré 1,6 million de démissions de CDI. Malgré tout, le phénomène reste «notable», affirme Jean-Denis Culié, qui parle d’une «vague de démissions depuis 2021». L’écart avec les États-Unis peut être mis sur le compte de la plus grande fluidité du marché du travail américain.

Sur les causes de ce mouvement massif à défaut d’être aussi important qu’outre-Atlantique, les observateurs n’ont pas tous la même interprétation. «C’est essentiellement conjoncturel», estime Stéphane Carcillo. «C’est normal qu’après un quasi-gel du marché du travail en 2020, on ait observé un rebond des démissions en 2021. Les salariés ont remis en branle leur projet de mobilité, et les entreprises ont de leur côté relancé leurs plans de recrutement», développe le chef de la division emploi et revenus à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Le Covid, révélateur et accélérateur de tendances

«La dynamique du marché de l’emploi est inédite depuis une quarantaine d’années, donc les gens osent partir parce que c’est plus facile», ajoute Jean-Denis Culié. La courbe du chômage est en effet sur une pente descendante continue depuis fin 2020. Il est tombé au premier trimestre à 7,3% selon l’Insee, du jamais vu depuis 2008. «Il y a des pénuries de profils dans quasiment tous les secteurs, donc il y a un phénomène d’inflation des salaires, et les candidats peuvent trouver plus facilement des propositions plus intéressantes que leur poste actuel», ajoute Dan Guez, cofondateur du cabinet de recrutement en ligne OpenSourcing.

« Beaucoup de démissions sont liées à une perte de sens du travail. »

Romain (le prénom a été modifié), ingénieur chez Air France, a ainsi récemment pu trouver un poste mieux payé dans une boîte de la tech. Même si le facteur financier était prépondérant – pour «pouvoir acheter un appartement à Paris» -, il n’a pas été le seul à guider son choix, explique le jeune homme de 27 ans. «Je ne voyais pas de réel avenir à travailler en compagnie aérienne, et j’avais envie de découvrir une autre atmosphère en passant dans une plus petite entreprise.»

Si personne ne semble remettre en cause l’influence des facteurs liés à la conjoncture économique dans la hausse des démissions, ils sont loin d’être suffisants pour certains experts. Eux voient dans ce phénomène davantage une véritable révolution sociétale. «On a affaire globalement à un retournement du rapport de force en faveur des salariés, au détriment des employeurs», affirme le sociologue Pascal Ughetto. Avec la crise du Covid-19 jouant comme un révélateur et un accélérateur de ce tournant, «en gestation depuis quelques années», note le professeur à l’université Gustave Eiffel.

La pandémie et les confinements, qui ont bousculé la vie de tous les Français et amené parfois à de profondes remises en question personnelles, ont conduit les salariés à modifier leurs attentes vis-à-vis du travail. «Beaucoup de démissions sont liées à une perte de sens du travail. Les salariés sont partis car ils trouvaient leur travail inutile, ou avaient le sentiment de ne pas pouvoir bien le faire», estime le spécialiste des RH Jean-Denis Culié. «Désormais, les candidats ne choisissent plus les entreprises pour leurs projets ou d’autres éléments terre à terre, mais réclament du sens à leur travail, de l’autonomie, un équilibre vie personnelle-vie professionnelle, de la flexibilité, du bien-être…, énumère Dan Guez. L’une des premières questions des candidats aujourd’hui, c’est : “y a-t-il du télétravail ?”»

Un phénomène généralisé ou générationnel ?

Si tous les secteurs paraissent touchés par ces nouvelles problématiques, certains les ont encaissées plus durement, connaissant un véritable exode depuis la pandémie. Par exemple «l’hôtellerie-restauration, la santé, les services à la personne, l’éducation nationale, la grande distribution, le commerce de détail…», énumère l’expert emploi chez Indeed Eric Gras. Soit des métiers aux conditions de travail dégradées, non télétravaillables, difficiles et souvent mal payés. Fatiguée des «salaires trop bas», de la «charge de travail importante» ou encore du «manque de considération du bien-être au travail de la part du siège», Maryline, 24 ans, a ainsi claqué la porte de son job de vendeuse dans un magasin bio parisien en mars, pour démarrer une formation d’assistante juridique.

« Les générations entrées sur le marché du travail dans les années 80-90 ont appris à réprimer leurs aspirations, dans le contexte de forte montée du chômage, ce que les plus jeunes n’ont pas admis. »

Plutôt qu’une tendance généralisée, certains veulent voir dans ces mutations un phénomène générationnel, lié à des comportements propres aux jeunes générations. «Les jeunes ont plus la culture zapping que les séniors», affirme ainsi Eric Gras. Pascal Ughetto n’est pas forcément de cet avis. «Il n’est pas certain que les générations plus âgées aient des aspirations différentes à l’égard du travail. C’est seulement que ces générations, entrées sur le marché du travail dans les années 80-90, ont appris à réprimer leurs aspirations, dans le contexte de forte montée du chômage, ce que les plus jeunes n’ont pas admis. Mais la pandémie a ouvert les vannes», explique le sociologue spécialiste de l’organisation du travail.

Fin observateur du phénomène des démissions, Jean-Denis Culié pointe ainsi le fait que l’on voit désormais «des séniors, traditionnellement hésitants à démissionner, se reconvertir». C’est le cas par exemple de Noëlle, aide-soignante 55 ans, résolue à quitter le milieu médical. «Je veux partir car mon dos, mes épaules n’ont plus la force et surtout car la charge de travail est trop lourde, la paye trop basse, et il n’y a pas de reconnaissance», témoigne la quinquagénaire, amère, qui s’imagine travailler dans la vente, suivre une formation de pédicure ou bien faire de l’intérim.

Ces nouvelles attentes des salariés pourraient-elles résister à une dégradation du marché de l’emploi ? Cette menace plane sur l’économie tricolore, dont le PIB, pénalisé par l’inflation, s’est contracté de 0,2% au premier trimestre selon l’Insee. Là aussi, les avis divergent. «Il pourrait y avoir dans ce scénario un frein aux changements de carrière», juge Stéphane Carcillo, de l’OCDE, tandis que Pascal Ughetto estime que «ces nouveaux comportements sont durablement installés». Selon le sociologue, «les entreprises auront du mal à reprendre la main».

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