« Everyone has a plan until they get punched in the mouth » Mike Tyson.

Citation tirée de l’ouvrage : Strategy a history, Lawrence Freedman, Oxford University Press, 2013

 

L’arrêt de notre économie a révélé brutalement des dépendances logistiques, des pertes de compétences industrielles et le poids des services aux personnes, du commerce de proximité et du tourisme dans le PIB français. Cette situation a pour origine l’accélération d’une mondialisation pensée comme un système global depuis l’ouverture massive de l’Asie au commerce mondial à la fin du 20ème siècle. Le phénomène a été poussé par la recherche d’une diminution des coûts d’approvisionnement et du travail, par la recherche de débouchés et d’économie d’échelle. L’histoire compte et possède des effets structurants : un renforcement des spécialisations productives des territoires qui peuvent constituer désormais des systèmes bloqués.

La pandémie due au virus COVID19 interroge, à la fois, sur la résilience des modèles économiques dominants depuis une quarantaine d’années et sur nos capacités à les modifier de manière radicale. Les raisonnements managériaux construits autour de systèmes de production mondialisés supposés plus performants impliquent de percevoir la complexité d’organisations nécessitant des acteurs multiples et des ressources localisées au loin. Ces raisonnements ont été validés par plusieurs croyances managériales : les vertus supposées d’un grand marché concurrentiel permettant la meilleure allocation possible des moyens de production, l’abondance perçue des ressources et l’existence d’un réseau de communication et de transport efficace.

Nous pouvons lier ces raisonnements à la diffusion, dans la pensée managériale, des concepts d’écosystèmes économiques. Les termes « Ecosystème » et « Economie » partagent une même origine étymologique. Ils relèvent, pour partie, d’une théorie de la complexité et d’une lecture métaphorique des systèmes économiques à partir d’un modèle biologique. La résilience espérée par les décideurs, relève bien de la métaphore biologique, c’est-à-dire la capacité d’une organisation à rester stable tel un écosystème vivant. Le réel nous enseigne pourtant aujourd’hui, a contrario, que ces systèmes économiques sont susceptibles de subir des instabilités. Leur fonctionnement soumet les acteurs à des flux d’informations si importants que leur pilotage peut se révéler impossible en cas de choc. Ces instabilités systémiques n’ont pas besoin d’être globales pour provoquer des dysfonctionnements graves. La mémoire managériale peut même être courte. Les images de la Nouvelle Orléans, en 2005, ont illustré l’impuissance des Etats–unis, première nation du monde en terme de ressources techniques, à assurer un approvisionnement en eau potable et en nourriture à une population urbaine sinistrée dès l’instant où les infrastructures avaient cessé de fonctionner. Même si une composante sociale a pu être évoquée pour mettre en accusation l’impuissance des secours, le chaos a d’abord été organisationnel.

Cette question de la stabilité des systèmes ne concerne pas que la pandémie actuelle. Les chocs catastrophiques ne sont pas propres à notre époque. Les épidémies, les famines et les guerres ont ponctué l’histoire humaine avec pour conséquences des sociétés ravagées. Les prévisions les plus alarmistes sur l’ampleur des menaces à venir s’accumulaient depuis plusieurs décennies. Les rapports scientifiques relatant les risques climatiques, écologiques, sanitaires, technologiques et leurs conséquences ont été nombreux et diffusés. L’irruption de ces questions dans la sphère publique aurait dû nous empêcher de construire des scénarii que nous pouvons qualifier de « business as usual ». Et pourtant….Comme le souligne le philosophe J.P. Dupuy : savoir n’est pas croire [1]. Cette crise peut représenter une opportunité de changements radicaux dans nos modèles productifs. Les causes environnementales de cette pandémie ont été largement commentées. Quelle est alors la source de ce refus de croire : l’observateur lui-même ou la complexité du monde ? La stabilité des systèmes naturels permet d’absorber des chocs sans présenter des dommages immédiats et visibles. Elle nous empêche justement de discerner la part de l’humain et la part de la nature. Tout ceci participe à une multiplication des controverses scientifiques sur l’imminence et parfois sur l’existence même des périls.

Les chantiers structurels d’une transition écologique possible ont pourtant été remis au cœur du débat public. Nous pouvons citer par exemple : l’urbanisme, l’habitat, la réduction des transports motorisés individuels, le développement des circuits courts, la relocalisation des activités, la limitation de la surconsommation, la diminution de l’usage des combustibles fossiles etc…. Les villes, les routes, les millions de logements et de véhicules individuels déjà présents empêchent tout changement de cap à court terme. Ils impliquent des dépendances au sentier initial. Modifier radicalement un parc immobilier et un urbanisme implique, par exemple, des décennies de travaux et d’investissements. En 2020, nous marchons dans un Paris qui a été, pour l’essentiel, pensé par le baron Haussman au 19ème siècle. Les ruptures de trajectoires ne sont d’ailleurs pas forcément orientées vers une amélioration et des systèmes dégradés peuvent parfaitement se rétablir. La mise en place et le financement de ces politiques de long terme dépendra d’abord des capacités de nos économies à les financer. C’est bien l’ampleur de la crise économique actuelle qui décidera des futurs possibles.

L’incertitude sur les différents scenarii de reprise est pourtant avérée. Plusieurs hypothèses sont envisagées par les instituts de conjoncture (étude Xerfi, avril 2020) depuis un recul de 10% du PIB en 2020 suivi d’un rebond rapide en 2021, en passant par des récupérations de l’économie à plus long terme ou des trajectoires de grande dépression aussi violente que celle des années 1930. Des risques systémiques conditionnent la capacité de l’économie à rebondir, en particulier, en cas d’une explosion des défaillances d’entreprise, de contraction de la demande des ménages et d’installation d’un chômage de masse. L’instantanéité et la saisonnalité des consommations de services ne plaident pas pour une récupération immédiate. Nous ne partons pas en vacances en octobre. Une destruction massive de capacité de production avec des goulots d’étranglements pourraient également compliquer la situation et augmenter fortement les importations au moment de la reprise de la consommation. Des risques d’explosion des dettes publiques et privées sont également présents.

Herbert Simon a analysé les limites de notre rationalité lorsque des probabilités sont appliquées à des situations incertaines. Nous fonctionnons avec des images mentales nous renvoyant à des situations déjà vécues d’où le risque d’amnésie managériale lorsque le temps long a fait son œuvre. Les acteurs se positionnent rarement face à une situation en percevant réellement son degré de risque ou d’incertitude. L’estimation mathématique du risque relevant des lois de la probabilité, archétype des raisonnements des marchés financiers, n’est pas applicable, dans un monde matériel contraint, complexe et surtout réel. Autre exemple caractéristique, les assureurs cessent d’exercer leur activité dès qu’ils perçoivent leur incapacité à mesurer le risque où lorsque les conséquences du risque sont incommensurables. La confiance des individus dans les systèmes techniques et les contraintes économiques peuvent également expliquer l’aveuglement devant les catastrophes imminentes. Ils peuvent s’acharner à appliquer des recettes éprouvées. L’incertitude peut paralyser l’action humaine, non seulement car le calcul rationnel est inopérant mais aussi et surtout car la volonté d’agir est paralysée par l’ignorance. Le temps long est ainsi utilisé comme un argument pour les partisans de l’inaction : en clair, nous ne pouvons pas régler le problème de nos petits-enfants que nous ne connaissons pas encore. La conscience des périls est insuffisante si son horizon n’est pas immédiat. Ce qui ne se mesure pas n’existe pas. Les décisions fondées sur les probabilités ne peuvent jamais prendre en compte a posteriori les données futures. Le jugement sur les catastrophes ne pourra s’exprimer que rétrospectivement.

 

Tout observateur rationnel de la situation devrait donc conclure par une maxime célèbre « le pire n’est jamais sûr ». On ne peut s’empêcher de rétorquer immédiatement à cette affirmation salutaire par une autre maxime tout aussi célèbre : « pourvu que ça dure ! »

[1] Pour un catastrophisme éclairé, quand l’impossible est certain, j.p.dupuy, éditions du Seuil, Paris 2002

 

Luc Tessier, professeur associé en finance à l’EM Normandie


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