L’épidémie de CoVid-19 n’en est qu’à ses débuts et il est sans aucun doute téméraire de vouloir déjà en interroger le sens social, politique, voire géopolitique. Mais dans une France « confinée » que faire de mieux (en dehors de prendre soin de sa santé et de celle des siens) que de réfléchir à ce qui nous arrive ? Que faire de mieux que de se demander « d’où cela vient » ? Quel est le sens de tout cela ?

Pourquoi avons-nous mis tant de temps à « réagir » et pourquoi tant de nos concitoyens n’ont toujours pas saisi ce qui se passe ?

A certains égards, chacun peut toujours s’étonner, quand un événement grave (dont les « catastrophes ») survient, que l’on n’ait pas cherché à le prévenir plus activement et plus précocement. Surtout que bien souvent, et c’est évidemment particulièrement aisé rétrospectivement, de nombreux signes se manifestaient dont on n’a pas tenu compte ou trop tard. On forme alors un procès en déni ou en incompétence, l’un n’excluant pas l’autre. Et les cibles toutes désignées en sont évidemment les décideurs, politiques en particulier.

Il faut reconnaitre qu’en la matière, le mal qui touche notre pays est le même que beaucoup d’autres et dans beaucoup d’autres domaines : le défaut individuel (pour des dirigeants, dans tous les secteurs de la vie sociale) et collectif (dans le débat public auquel nous participons tous, jusqu’à celui qui émaille les déjeuners dominicaux) de « sens du stratégique ». Il a même été question dans un livre au titre évocateur, dont on ne peut que recommander la lecture, de « vide stratégique ».

Et en effet, il semble qu’à tout propos et sur à peu près tous les sujets, nous soyons tombés dans le vide stratégique, peut-être même dans la vacuité stratégique. Ainsi, et alors que nous n’avons jamais disposé d’autant de moyens techniques et scientifiques d’information et de connaissance, nous semblons incapables – collectivement – de véritablement anticiper ce qui est devenu inévitable, quand bien même plusieurs scenarii restent possibles. Il en est ainsi des mutations économiques, du changement environnemental ou… des épidémies.

Anticiper n’est pas un problème de temps

Tout changement prend du temps, beaucoup de temps. Toute diffusion de quoi que ce soit prend aussi du temps depuis son foyer et son point « zéro » (parfois bien difficile à saisir) jusqu’à sa diffusion planétaire. Ainsi, au moment où ces lignes sont écrites, il s’est passé plus de 100 jours depuis le premier cas à Wuhan… est-ce insuffisant pour s’informer, analyser cette information, comprendre la nature du phénomène, caractériser sa gravité potentielle et prendre les décisions permettant son atténuation, voire sa minimisation ? C’est une manière de dire que la difficulté à anticiper n’est pas un problème de temps car presque toujours, lorsque l’on reconstitue tout le processus ayant conduit à une catastrophe depuis un point donné de dégradation ou d’inflexion, le temps n’a pas manqué. Ce qui a manqué, c’est la compréhension, parfois, la prise en compte, toujours ; mais aussi une prise en compte la plus précoce possible.

Mais la prise en compte de quoi ? De ce que l’on appelle communément dans les milieux de la recherche stratégique les « signaux faibles ». Sur ce sujet, une publication scientifique, certes ancienne mais toujours féconde, peut nous servir d’appui. Il s’agit de l’article de Igor Ansoff datant de 1975 sur la prise en compte des signaux faibles (que certains préfèrent dénommer « signes faibles ») pour s’éviter la « surprise stratégique ». Et déjà en 1975 – il y a donc 45 ans ! – Ansoff s’étonnait, nombreuses données à l’appui, de la faculté collective d’être surpris par des évènements à propos desquels de nombreuses informations, analyses, voire alertes existaient ; parfois depuis fort longtemps.

Dans un ouvrage de management stratégique (« Implanting Strategic Management », 1990), il donnait avec McDonnell une définition toujours utile du « signal faible » : il précisait qu’il s’agit d’un « fait à propos duquel seules des informations partielles sont disponibles alors qu’une réaction doit être entamée, si l’on veut qu’elle soit parachevée avant impact sur la firme de l’événement nouveau ». Le décideur « sait » que « quelque chose » va arriver, il ne sait pas exactement quoi mais il en connait la nature et il doit prendre des décisions avant de savoir exactement ce qui va se passer sous peine de ne pouvoir faire face à l’évènement réel qui adviendra. Autrement dit, il doit anticiper, ce qui revient à décider dans une incertitude partielle mais avec la certitude que, sans décisions appropriées, l’événement ne pourra pas être atténué ou maîtrisé, sinon de façon notoirement insuffisante.

C’est exactement le reproche que forment déjà les membres du collectif des professionnels de santé C19 à l’encontre du Premier Ministre et de la précédente Ministre de la santé. Ils estiment par la voix de leur avocat que : « Les soignants sont en danger grave, et la population française avec eux, ce qui aurait pu être évité si les bonnes décisions avaient été prises à temps ». Cela forme la base de leur dépôt de plainte devant la Cour de Justice de la République. Leur « à temps » est le cœur du sujet : l’anticipation n’est pas un problème de temps disponible mais de timing : si les décisions appropriées ne sont pas prises ou trop tard, alors l’impact sera maximal. Ce posent donc deux problèmes liés : la pertinence des décisions et leur timing.

D’autres pays ont mieux anticipé la crise du CoViD-19

L’anticipation, en tant que processus analytique puis de décision est possible parce que, comme souligné ci-dessus, le temps ne manque pas. Des scientifiques, et pas des moindres (voir la conférence du Pr Sansonetti du Collège de France ci-dessous), s’étonnent de notre manque collectif d’anticipation, après les premières alertes que furent le SARS-CoV-1 (2003) et le MERS (2012) : nous avons donc eu 17 ans pour anticiper… C’est d’autant plus notable que les spécialistes insistent sur la proximité phylogénétique entre le SARS-CoV-1 d’il y a 17 ans et le SARS-CoV-2 d’aujourd’hui. Quand les 3 puis 4 arriveront, aurons-nous anticipé cette fois-ci ? D’autant qu’anticiper est possible… puisque certains le font et avec succès. On peut notamment citer le cas de Taïwan. Malgré son extrême proximité avec la Chine et le foyer épidémique de Wuhan (soit à moins de mille kilomètres), à ce jour, Taïwan compte seulement 153 cas cumulés et 2 décès. Mais Taïwan a tenu compte de l’alerte qu’a constitué la crise du SARS-CoV-1 et en a tiré des leçons. Taïwan a donc, dans cette crise, 17 ans d’avance.


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