Le développement des intelligences multiples : nouveau vecteur de performances, au stade… comme en entreprise !

Photo : Le développement des intelligences multiples : nouveau vecteur de performances, au stade… comme en entreprise !

À l’aube d’une trentaine rayonnante, l’athlète Marie-Amélie Le Fur a déjà derrière elle un palmarès à faire pâlir d’envie !
Rencontre avec une triple championne paralympique, pour qui la multiplicité des intelligences est une ressource essentielle, et dont le parcours hors du commun est une leçon de vie !

Jérôme Buisson. En 1983, les travaux du psychologue américain Howard Gardner ont permis d’identifier de nouvelles formes d’intelligences : linguistique, logicomathématique, interpersonnelle… Disruptive, cette théorie nous a permis de comprendre, par exemple, que les sportifs de haut niveau développent, en fonction de leurs disciplines, des formes d’intelligences spécifiques : intrapersonnelle, corporelle, spatiale… Selon vous, quels types d’intelligences mobilise-t-on à 6 ans, lorsqu’on commence l’athlétisme ?
Marie-Amélie Le Fur. J’ai commencé l’athlétisme parce que ma grande soeur ne voulait pas pratiquer seule ! Mes parents m’ont ensuite encouragée, et j’ai pris goût à cette activité, aux ressorts physiques et psychologiques que ça m’apportait. Ce qui m’a tout de suite beaucoup plu, c’est le lien social très fort que j’ai développé avec ceux que je retrouvais à l’entraînement. J’avais bien sûr des atomes crochus avec mes camarades d’école, mais avoir en partage une passion commune pour le « dépassement de soi » a sans doute contribué à développer
chez moi une forme d’intelligence interpersonnelle. Un intérêt pour les autres, qui est toujours au coeur de ma vie.

J. B. Pour un sportif de haut niveau, « se dépasser », c’est une façon de mieux se connaître ?
M.-A. L F. C’est surtout le chemin qu’on emprunte pour y parvenir qui est révélateur du fonctionnement de l’intelligence intrapersonnelle. Se connaître soi-même, quand on est un sportif de haut niveau, c’est interroger constamment ses fondamentaux. En ce qui me concerne,
j’ai toujours pratiqué le sport avec un objectif de performance. Pour y parvenir, j’adosse cet objectif à un projet clairement déterminé, chiffré et cadré dans le temps. Je le partage avec mon club, ou mes proches, qui m’aident à mieux comprendre l’échec, quand il se présente et, pour
moi, tous les apprentissages que je mets en place en vue d’atteindre un objectif sont des apprentissages « gagnés », quel que soit le résultat final. Ce qui n’empêche pas la compétition d’ailleurs, qui est, elle aussi, indissociable de ma pratique sportive. Mais ce n’est jamais une compétition contre les autres, c’est d’abord une manière de vérifier où j’en suis ! Comme un bilan, dans lequel la sensibilité tient
aussi une place importante ! J’ai aimé l’athlétisme parce que, très vite, j’y ai été en grande réussite. C’est un système vertueux : on prend du plaisir à pratiquer, on en donne, on en reçoit en retour, et ça encourage à aller toujours plus loin !
Plus un sportif interroge le sens qu’il donne à des notions comme la performance, l’échec ou la compétition, plus il se connaît ! C’est à partir de ces données que son intelligence intrapersonnelle se développe et qu’il avance toujours plus loin. Au début de ma carrière, j’étais plutôt
douée pour les épreuves sur 800 ou 1 000 mètres. Mais en 2004, après mon accident, il m’a fallu développer d’autres capacités. Ce fut un long travail, mais grâce au sport, j’avais des outils pour me réinventer.

J. B. Le sport est donc un agent structurant de votre intelligence intrapersonnelle ?
M.-A. L F. Au moment de cet accident, qui m’a coûté une partie de ma jambe gauche, le sport m’a permis de formuler un objectif positif, et de me dire « j’aimerais courir à nouveau ! » Grâce à cela, je suis progressivement sortie d’une spirale négative, et 4 mois plus tard, j’ai repris
l’entraînement. À partir de là, le sport est devenu un moteur qui m’a permis d’avancer dans un nouvel environnement : celui du handicap. Enfin, la lame de sport m’a redonné confiance, car j’ai réalisé que les autres ne me regardaient pas parce que j’avais une prothèse, mais parce que j’avais une prothèse sportive ! Une donnée qui m’a permis d’envisager le regard social sur le handicap avec sérénité.
C’est d’ailleurs aujourd’hui l’un de mes combats. Autant dire que les déterminants du sport sont essentiels dans la construction de ma personnalité, dans mon parcours de vie et dans mon quotidien. C’est devenu une évidence, pour moi, au moment de mon accident. Le sport
m’a aidée à me reconstruire en me donnant un objectif, une dynamique et une confiance. Le sport, c’était aussi un pont avec ma vie d’avant. Une façon de me dire que tout n’avait pas changé, et qu’il y avait toujours en moi une partie de celle que j’étais avant.

J. B. Cet accident vous a-t-il amenée à développer votre intelligence corporelle autrement ?
M.-A. L F. Je n’ai pas eu le choix, car j’ai dû changer de discipline sportive ! Le demi-fond n’existant pas dans le cadre paralympique, il m’a fallu m’orienter vers des pratiques que je connaissais moins, comme le saut en longueur. L’élément le plus perturbant à été d’apprendre à gérer la prothèse avec laquelle je devais désormais courir. J’ai donc énormément travaillé pour acquérir et maîtriser d’autres compétences. Par exemple, celle qui oblige à différencier les deux jambes quand on court, puisqu’on ne demande pas au pied le même exercice qu’à la prothèse. Les deux jambes n’ont pas nécessairement besoin d’un même cycle pour produire de la performance, mais il faut des années d’entraînement pour automatiser un geste qui n’est pas naturel. L’idée, c’est d’avoir un cycle de jambe tracté avec la jambe valide, alors que pour la prothèse, l’objectif est de s’appuyer dessus pour la déformer, pour qu’elle emmagasine de l’énergie et la restitue. Le tout, en essayant d’avoir une course fluide et régulière pour ne pas avoir de dissymétrie ou de choc dorsal.

J. B. Comment appréhendez-vous l’espace depuis votre accident ? Et dans quelle mesure le rapport au temps est-il différent pour un sportif de haut niveau ?
M.-A. L F. Ce n’est pas mon rapport à l’espace qui a changé, c’est mon rapport au corps « dans » l’espace. Non seulement le handicap modifie la façon dont on interagit avec l’environnement, mais il transforme votre schéma moteur.
Le sport m’a évidemment permis de mieux comprendre le mien, de le faire évoluer rapidement et de l’amener de nouveau à produire de la performance. L’intelligence corporelle est comme toutes les formes d’intelligence, plus on la pratique, plus elle se développe. Et les ressources du corps sont immenses.
L’intelligence du temps se développe forcément chez un sportif, car nos carrières sont courtes ! C’est une véritable course contre la montre, rythmée par des échéances tous les 4 ans. Chez nous, le pic de performance se situe entre 25 et 30 ans, et il faut être à son meilleur niveau à ce moment-là. Passé ce pic, on a plus de mal à développer des capacités. D’un autre côté, le temps est aussi un joli challenge ! Car plus le temps passe, plus il faut trouver de nouveaux déterminants pour permettre au corps d’augmenter ses performances, de nouvelles sources
d’inspiration, de nouvelles manières d’entretenir le plaisir.
L’intelligence du temps, c’est de savoir articuler ces données avec la sensation parfois angoissante que l’on n’avance pas assez rapidement et que le temps passe trop vite ! C’est le lot de tous les sportifs de haut niveau qui sont perfectionnistes !
On a toujours envie d’en faire plus, d’aller plus loin, de battre des records. C’est pour ça que je dis toujours qu’un sportif
satisfait doit arrêter sa carrière !

J. B. Comment conciliez-vous vie privée, vie professionnelle et sportive, qui mobilisent des formes d’intelligences différentes ?
M.-A. L F. Chaque pan de ma vie interroge des intelligences différentes. C’est un modèle qui fonctionne, pour moi en tout cas, et me permet d’avancer dans mon projet de vie. Les ressources que m’apportent l’athlétisme, ma famille et mon métier, affectivement, psychologiquement, dans ma relation aux autres et à moi-même… sont aussi complémentaires que les intelligences ! C’est également la raison pour laquelle le
sport m’a toujours aidée à gérer ma vie professionnelle et personnelle.

J. B. Les différentes intelligences, et les ressources multiples qui en découlent, sont donc complémentaires ! C’est ce qui explique que l’athlétisme – qui n’est pourtant pas un sport d’équipe – peut développer, chez une petite fille de 6 ans, un intérêt profond pour l’altérité ?
M.-A. L F. Peut-être ! Je suis longtemps intervenue auprès des enfants qui sont les managers, les entrepreneurs, les citoyens de demain… pour faire évoluer le regard que la société porte sur le handicap. Pour lever les tabous, faire reculer la peur, montrer toute la puissance de la différence !
Aujourd’hui, ma mission au sein du Comité Paralympique et Sportif Français me permet d’agir autrement, pour développer les pratiques parasportives de haut niveau, et pour faire en sorte que « l’activité physique pour tous » se développe aussi pour les personnes en situation de handicap. Une volonté publique existe, mais les questions de l’emploi et du logement sont déjà si complexes que l’accès au sport est loin d’être une priorité dans leur projet de vie. Le sport permet pourtant de développer des compétences essentielles pour aborder sereinement sa vie sociale et professionnelle. La France a encore beaucoup de travail à faire en la matière, et changer les mentalités prend du temps. J’exploite donc toutes les ressources qui sont les miennes pour faire entendre l’idée que les personnes en situation de handicap sont aussi performantes que les autres pour faire grandir la société. Il faut juste leur donner la place qui leur revient. Une aventure qui mobilise… toutes les intelligences !

Propos recueillis par Jérôme Buisson

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