L’intelligence économique reste d’un abord difficile pour beaucoup d’acteurs et de personnes (étudiants comme professionnels), voire fait l’objet de réticences, parfois même d’un net rejet. Ces difficultés ont de nombreuses causes. Parmi toutes celles-ci, il y en a une catégorie sur laquelle nous pouvons en partie agir : le langage à l’aide duquel nous en parlons et, en particulier, à l’aide duquel nous enseignons. Bien sûr, la question est bien plus large que simplement dire les choses autrement. Cela entraîne une re-conceptualisation partielle de ce que l’on entend par « intelligence économique », une révision partielle des implications qu’on lui prête et de la façon dont les acteurs les assument. Car, s’il faut assigner à l’intelligence économique des fins claires, celles-ci sont politiques et s’enracinent dans le concept de citoyenneté économique.

 

L’intelligence économique et territoriale dans une école de commerce

Depuis bientôt 10 ans, l’Ecole de Management de Normandie s’implique pour promouvoir auprès des acteurs du développement économique territorial les principes, les méthodes et les outils de ce champ de pratiques stratégiques que l’on nomme « intelligence économique » (IE). Les motifs de cette implication ont été nombreux ; les considérations stratégiques de positionnement dans l’espace concurrentiel des Grandes Écoles de commerce en ont fait partie. Mais il y a un autre registre de motifs que l’on peut résumer en considérant la promotion des pratiques d’IE comme la conséquence d’une posture responsable et éthique quant aux enjeux et aux termes du développement économique des territoires. En effet, le destin d’une entreprise (sa prospérité, sa pérennité et le risque de sa disparition) impacte directement et lourdement une multitude d’acteurs : ses employés et leurs familles, d’abord, ses dirigeants et ses actionnaires, également ; mais tout autant le territoire où elle est localisée (et qui lui fournit bien des ressources) : par l’emploi apporté (direct ou indirect), par l’activité économique indirecte suscitée (revenus dépensés), par les ressources fiscales générées, par l’image que cela nourrit (certains territoires finissent par être identifiés et ses acteurs par s’identifier à une activité économique, voire à une entreprise).

On pourrait multiplier et préciser les acteurs bénéficiaires ou victimes du destin d’une entreprise ou d’un tissu économique, mais cela ne changerait pas ce constat : l’intelligence économique – en tant que pratique stratégique partagée dans une entreprise ou entre les acteurs économiques d’un territoire (privés comme publics) – est une question de responsabilité sociale des organisations (RSO). Cela découle de ce que, dans le destin économique et social d’un territoire, la responsabilité de ces acteurs économiques est partagée et réciproque. Avec toutes les conséquences que cela emporte. Cela rend compte aussi d’expressions connexes qui découlent de cette posture : « IE territoriale », « intelligence territoriale », etc.

L’EM Normandie a donc engagé un certain nombre d’actions, notamment dans le champ de la formation : l’IE est enseignée dans le Programme Grande Ecole (formation initiale) depuis huit ans et son enseignement a été introduit dans pratiquement toutes les formations continues. Au total, plus de 1000 étudiants sont formés à l’IE chaque année à l’EM Normandie. En outre, des formations ont été et sont délivrées au sein d’entreprises qui sollicitent notre expertise (plus particulièrement sur l’approche territorialisée de l’IE)[1].

 

L’un des défis de l’enseignement et de la formation à l’IE : son langage

Au fil des années, plusieurs réflexions ont été menées. Une, en particulier, doit retenir notre attention : celle sur le langage de l’IE. Comment et avec quels mots parlons-nous de ce sujet et des pratiques afférentes ? Avec quels impacts sur divers publics ? Quelles représentations cela nourrit-il ? Quels obstacles telles ou telles représentations, suscitées ou favorisées par ce vocabulaire, dressent-elles à la diffusion de la culture stratégique qu’est l’IE ? Parfois, à l’issue d’une journée de formation, des verbalisations en disent long, comme celle-ci de la part d’une stagiaire de la formation continue, il y a quelques années : « j’ai l’impression d’avoir désacralisé le sujet de l’intelligence économique ». La conversation qui s’ensuivit avec  le groupe révéla plusieurs choses :

  1. Les représentations initiales de la stagiaire (et de plusieurs autres) la faisaient aborder a priori cette journée avec appréhension et avec des idées qui plus ou moins confusément relevaient de propositions comme : « c’est fumeux », « on ne pourra pas appliquer ce cours », « c’est compliqué », « c’est pour les grosses entreprises », « je ne vois pas à quoi ça va me servir », etc. Bref ce n’est pas « pour moi ».
  2. La journée de formation, avec ses exposés méthodologiques et ses exemples réels, avait levé une grande partie des préventions initiales.
  3. Le langage utilisé par les professionnels de l’IE, « le discours classique Veille-Sécurité-Influence », a clairement été identifié par plusieurs stagiaires comme un obstacle, une difficulté dans l’appropriation cognitive du sujet.

J’en ai déduit qu’une réflexion sur le langage de l’IE était nécessaire, en particulier dans un contexte pédagogique. Cette réflexion s’est évidemment portée sur l’expression « intelligence économique » elle-même qui, tous les experts et tous les formateurs du domaine le savent, pose problème. Les problèmes naissent d’abord de l’emploi du mot « intelligence », en français alors que l’usage est inspiré de l’anglais. Cela suscite la confusion entre « intelligence » et « renseignement » (en français) et de l’expression résultante qui ne véhicule pas de signification intuitive et positive pour tout un chacun.

Cette expression porte aussi, après plus d’un quart de siècle d’usage, l’histoire de la promotion par la puissance publique de pratiques que l’entreprise serait censée adopter, autrement dit le poids de l’image (réelle ou fantasmée) d’une politique publique « imposée » et donc des relations souvent conflictuelles entre l’État et les entreprises en France, plus largement entre le « Public » et le « Privé ». Mais personne n’a trouvé de substitut acceptable par tous les acteurs pour l’instant. Même s’il faut bien admettre que ce que propose l’IE c’est bien une certaine lecture géopolitique de la globalisation (un éventail de lectures, plus exactement) qui mène à la préconisation de pratiques stratégiques ayant comme objet central le « renseignement économique » ; autrement dit la recherche organisée d’informations et de renseignements (par des moyens légaux), analysés à l’aide de grilles et de concepts issus des sciences humaines, sociales et politiques, et dans le but d’aider le décideur économique (privé comme public) dans l’exercice de ses responsabilités.

Mais le mot « renseignement » pose à son tour problème à certains acteurs étatiques qui estiment qu’il désigne un domaine d’activité qui est de leur ressort exclusif. Il n’y a donc pas de solution simple, à ce jour, pour faire évoluer l’expression « intelligence économique » vers une autre expression qui serait intuitivement plus compréhensible tout en satisfaisant au mieux tous les acteurs économiques, ici encore, publics comme privés.

L’autre enjeu de langage est dans la présentation habituelle de l’IE comme alliant ou étant constituée de trois volets : « veille » (avec ou sans différents adjectifs additionnels), « sécurité économique » (ou pire « protection du patrimoine immatériel de l’entreprise » !) et « influence et lobbying ». Là aussi, les stagiaires de la formation continue ont été d’une grande aide en verbalisant les problèmes que leur posait à eux-mêmes ce vocabulaire : vide de significations pour les uns, anxiogène ou « compliqué » pour les autres, « technocratique » pour certains, voire culpabilisant ou « donneur de leçon » pour d’autres encore. Bref, le triptyque lexical « veille-sécurité-influence » posait et pose problème d’un point de vue sociolinguistique.

À l’analyse, d’autres problèmes sont apparus, peut-être significatifs. En effet, quand on recourt à ce trio « veille-sécurité-influence », tacitement on se réfère à des pratiques, à des dispositifs, à des méthodologies, à des outils, mais jamais aux finalités de leur mobilisation, aux objectifs de nature stratégique qui sont censés être poursuivis à travers un processus IE. À partir de ce constat, la réflexion est devenue en même temps un processus d’expérimentation avec les stagiaires de la formation continue auprès desquels j’enseigne chaque année.

Le constat de départ était donc que la présentation habituelle renvoyait aux moyens (via des substantifs) et non aux fins poursuivies. De cela a germé l’idée de rechercher de nouveaux mots pour décrire et définir l’IE. Ces mots devaient renvoyer aux finalités stratégiques de l’IE et évoquer « l’action » (plus que la compétence technique, comme c’est largement le cas avec les mots « veille » ou « cyber-sécurité », par exemple) ; d’où la recherche de trois verbes. C’est ainsi que sur la base de champs lexicaux et d’univers de signification relativement bien délimités et afférents aux trois groupes d’activités « veille-sécurité-influence », nous en sommes venus à définir et à présenter en première approche l’IE à l’aide de trois nouveaux mots : « anticiper – protéger – infléchir ».

 

Une didactique renouvelée de l’IE « à la française »

La didactique qui découle de cette nouvelle approche lexicale et sociolinguistique peut être formulée comme il suit.

Le but fondamental des pratiques, des savoirs et des savoir-faire (notamment analytiques) liés à l’IE, c’est d’être en capacité d’anticiper. Les acteurs économiques ont, aujourd’hui bien plus qu’hier, besoin d’anticiper. Anticiper quoi ? Anticiper les mutations économiques et les évolutions de leur environnement concurrentiel (entendus dans une acceptation large, multidimensionnelle et multifactorielle) qui viennent ou viendront affecter les conditions de leur pérennité ou de leur prospérité économique. Le contexte de la globalisation génère une complexité incomparable aux situations passées et la multiplication d’acteurs qui n’ont pas pour comportement habituel de respecter les règles du commerce international, quelles qu’elles soient (à commencer par les organisations criminelles, mais aussi nombre d’entreprises tout ce qu’il y a de légales, voire des États). À partir de là, l’activité de renseignement économique et, plus encore, d’analyse des informations collectées deviennent vitales dans une perspective d’aide à la décision ; finalité pratique des pratiques d’IE.

Mais pour que cela ait du sens, il faut aussi déployer deux autres registres d’actions et d’activités. Il faut ainsi protéger les éléments qui sont les plus essentiels à l’activité économique, à sa continuité et à sa performance : les savoir-faire et les personnes-ressources qui les portent, les informations technologiques, les inventions et les innovations, les projets industriels, les développements commerciaux stratégiques, les données sensibles comme les fichiers commerciaux et, demain, les « datas » avec les technologies permettant d’en tirer parti.

Il faut également entretenir les meilleures relations possibles avec son environnement, à toutes les échelles et à tous les échelons pertinents. Si les services de l’État ou des collectivités, des associations, etc. ne vous connaissent pas ou ont de mauvaises relations (ou pas de relations) avec votre entité, vous ne serez pas en mesure d’infléchir leurs décisions ou leur conduite stratégique si celles-ci nuisent à votre activité et à vos objectifs de développement. La capacité à minorer une évolution défavorable de son environnement dépend beaucoup de la place qu’on y occupe et des relations entretenues avec les autres acteurs de cet environnement.

En ayant présenté ainsi l’IE, il est facile de montrer aux stagiaires professionnels que les dispositifs opérationnels que l’on met en place dans une organisation participent toujours de ces trois registres d’action. On prend souvent deux exemples : le réseau relationnel et le système d’information de l’entreprise. Avoir un réseau relationnel pertinent et efficient permet successivement ou simultanément, avec la même personne ou différentes personnes de mener des actions de collecte de renseignements, de recevoir des alertes sur des menaces ou encore de faire connaitre ses besoins et ses contraintes face à une décision extérieure qui viendrait impacter l’organisation. De même un système d’information complet (ERP, site Internet, réseaux sociaux) participe à la fois, selon différentes modalités et à différents moments, de la collecte d’informations, de la protection d’éléments essentiels à l’activité ou à l’interaction avec son environnement.

Le schéma discursif « anticiper – protéger – infléchir » est dans l’ensemble bien accepté et, semble-t-il, beaucoup mieux reçu que l’approche lexicale classique « Veille-Sécurité-Influence » par les apprenants ; à la condition, cependant, de bien mettre cela en perspective par l’interrogation critique de la représentation que les apprenants se font de la globalisation.

Cette approche se diffuse, avec diverses adaptations, dans le milieu normand de l’IE, et au-delà. Le point de départ a été une audition par le groupe de travail « IE » du CESER Normandie qui a donné l’opportunité de diffuser plus largement cette approche et son argumentation. Le rapport qui a été publié en octobre 2016 reprend effectivement cette proposition (pages 44 à 46) et la décline ou l’adapte. On la retrouve dans les supports du Comité Opérationnel d’Intelligence Économique Normand d’octobre 2017, grâce à l’action de la Mission « Stratégie, Prospective et Intelligence Économique » (SPIE) de la Région Normandie (DGA Économie).

 

Renouveler le paradigme de l’IE en France par le concept de « citoyenneté économique »

La réflexion se poursuit car l’enjeu lexical et sociolinguistique parait central si l’on retient l’hypothèse qu’il reste difficile de diffuser des pratiques dont les justifications et le langage qui les exprime n’entre pas en résonance avec les représentations, les attentes et les dispositions cognitives et sociolinguistiques des publics visés. Au demeurant, beaucoup d’acteurs de l’IE solutionnent ce problème sociolinguistique en ne parlant carrément pas d’IE [2], en n’utilisant pas l’expression « intelligence économique » et son lexique afférent dans le contact avec les acteurs qu’ils savent réticents ou peu accessibles à ces registres lexicaux. Ils parlent des actions à mener, de leurs effets, les accompagnent et les soutiennent, puis, le cas échéant et a posteriori, mettent en lumière l’action menée d’un point de vue « IE ».

Le défi est d’autant plus grand que derrière l’IE, ses discours, ses vocabulaires, ses pratiques, ses méthodologies et ses outils se cachent des enjeux politiques au sens strict du terme : la maîtrise du destin des collectivités humaines qui vivent sur nos territoires et qui dépendent de l’activité économique qui s’y déploie (emploi, chômage, moyens financiers pour investir, aménager, etc.). À une autre échelle géographique, cela pose même la question de la souveraineté des communautés politiques que sont nos démocraties. Comment croire qu’il pourrait y avoir une souveraineté politique dans un contexte d’aliénation économique ?

L’IE est donc porteuse d’un enjeu « nouveau » pour ce XXIe siècle en matière de développement territorial : la citoyenneté économique ; soit la responsabilité partagée et réciproque de tous les acteurs dans le destin économique et donc social des territoires et de leurs habitants. Sur de tels enjeux, le consensus n’est sans doute pas facile à atteindre. Les mots pour en parler ont donc toute leur importance.

 

[1] On peut notamment citer depuis 2017, des entités de GROUPAMA : des caisses régionales telles que Groupama Centre Manche, Groupama Loire Bretagne, Groupama Paris Val de Loire et Groupama Océan Indien, mais aussi Groupama Assurances Mutuelles via son Université des Élus.

[2] Merci à Philippe Hugo et Jean-Pierre Larcher (Mission SPIE, Région Normandie) pour l’échange qui m’a suggéré ce paragraphe.


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